Pour quoi se battent les prisonniers politiques palestiniens

Pour quoi se battent les prisonniers politiques palestiniens

samedi 24 mars 2012 – 07h:52

Ameer Makhoul


La bataille d’Adnan pour la vie et la dignité est un modèle qui doit être suivi dans le combat de libération des Palestiniens. Elle dégage des leçons pour celles et ceux qui prennent part à ce combat, notamment les prisonniers et les militants de la solidarité internationale, sur la façon dont leur action peut être intégrée.
Le cas d’Adnan prouve que la victoire sur le projet colonialiste n’est pas une mission impossible.

 

Le cas du combattant de la liberté Khadar Adnan nous rappelle où réside la force du peuple palestinien. Une force qui a été dilapidée et gaspillée à la poursuite d’un État aux dépens de la libération nationale. Avec sa grève de la faim historique et sa détermination héroïque dans son combat contre l’État occupant, Adnan a réaffirmé un principe important de la résistance aux régimes colonialistes : quand le peuple ou les individus qui en sont les victimes restent fermes, le monde réagit. La sympathie se transforme en solidarité, laquelle à son tour nourrit un sentiment croissant de soutien à la lutte, capable d’ébranler les bases du système colonialiste.

Son cas confirme aussi le fait que les organismes du colonisateur ne protègent jamais ses victimes. Son projet ne peut être vaincu qu’en brisant la domination de ces organismes et des règles qu’ils appliquent.

La bataille d’Adnan pour la vie et la dignité est un modèle qui doit être suivi dans le combat de libération des Palestiniens. Elle dégage des leçons pour celles et ceux qui prennent part à ce combat, notamment les prisonniers et les militants de la solidarité internationale, sur la façon dont leur action peut être intégrée.

Campagne de défi

Adnan a pris une initiative déclarée illimitée dans le temps pour protester contre son emprisonnement en vertu d’un ordre. Son objectif a été clair : défier à la fois cet ordre et le système d’oppression israélien. Il a voulu aussi faire savoir que les Palestiniens refusent de se soumettre au traitement qui leur est infligé par les autorités de l’occupation.

La campagne qu’il a lancée a illustré comment les composants du combat populaire peuvent être rassemblés. Inspirée par la détermination du prisonnier, la réaction a été rapide. Une campagne populaire de communication et de mobilisation a rapidement été lancée, tant localement qu’internationalement. Des jeunes, dans leurs diversités, et d’autres organisations de terrain s’y sont immédiatement impliqués, à l’instar des familles de prisonniers et de groupements politiques.

Cette mobilisation s’est étendue bientôt à la Cisjordanie, à la bande de Gaza et à Jérusalem. Elle s’est élargie encore à la diaspora palestinienne et a engendré un formidable mouvement dans le monde entier.

Les prisonniers dans les geôles israéliennes ont eux aussi lancé une campagne pour prendre fait et cause pour Adnan, le soutenir et partager la responsabilité. Ils ont fait leurs les principes d’une escalade collective organisée qui a commencé par le rejet de la nourriture et le refus de recevoir des approvisionnements (les autorités pénitentiaires israéliennes ont réagi en fermant les cours à ciel ouvert et en empêchant les prisonniers de sortir de leurs cellules). Un nombre croissant d’entre eux se sont déclarés en grève de la faim illimitée.

Le maillon faible d’Israël

Les prisonniers savaient alors qu’ils ne se battaient pas contre les autorités pénitentiaires en elles-mêmes, mais contre l’État d’occupation en tant que système avec toutes ses extensions et institutions. Cependant, les autorités pénitentiaires sur lesquelles la pression s’exerçait ont été le maillon faible au sein de l’appareil de sécurité. Les prisonniers ont ainsi envoyé un message au gouvernement d’Israël qui lui montrait qu’Adnan parlait en leur nom à tous et qui le mettait en garde contre les conséquences qu’il y aurait à mettre sa vie en danger.

Les autorités pénitentiaires ont à leur tour pressé le gouvernement pour qu’il règle le cas Adnan, aussi vite que possible, afin de prévenir les troubles qui montaient chez les prisonniers. Et effectivement, le message a bien été reçu.

L’appareil de sécurité israélien s’est sérieusement inquiété quand la grève de la faim s’est poursuivie et que les conditions d’Adnan sont devenues critiques. Il ne s’inquiétait pas pour sa vie, mais il craignait que sa mort ne déclenche une nouvelle intifada palestinienne, y compris dans les territoires de 1948.

La stratégie d’une action rapide à volets multiples a fait la preuve de son efficacité. En plus de l’action palestinienne, un rôle majeur et influent a été tenu par les mouvements de la solidarité internationale. Cette pression, associée à la crainte de ce qu’il pourrait se passer si on en arrivait à une explosion de colère chez les Palestiniens, a poussé les États-Unis et des pays européens à faire des déclarations, dans les quelques derniers jours de la grève de la faim, contre la détention administrative d’Adnan.

L’une des forces majeures de la campagne de soutien à Adnan a été de raconter l’histoire personnelle de l’homme, de même que sa vie en politique et son combat, d’une manière qui a réussi à transmettre à la fois sa souffrance et sa détermination. L’histoire d’Adnan a aussi incarné l’essence du vécu des Palestiniens et leur quête pour leurs droits et leur liberté, et elle a servi à révéler l’essence d’Israël pour ce qu’elle est vraiment.

Cela a été bien plus efficace pour faire bouger les gens que les simples faits et chiffres, si importants soient-ils. Le rôle principal dans ce drame a été tenu par le prisonnier lui-même, sa famille, son épouse, son père et ses enfants ont eu, eux aussi, des rôles héroïques.

La faillite de la « modération »

Cette bataille a mis en avant la faillite du discours de « modération » qu’Israël et les États-Unis ont imposé à la direction palestinienne officielle. Cette position modérée est prétendument celle qu’il nous faut adopter si nous, les Palestiniens, nous souhaitons nous assurer un soutien international. En pratique, cela signifie pour nous d’accepter volontairement les contrôles oppressifs imposés par le terrorisme globalisé de l’État. La « modération » ici signifie l’abandon du droit à résister contre l’État occupant.

Alors que ce à quoi nous venons d’assister, c’est justement que le monde apporte son soutien aux Palestiniens quand ceux-ci se battent et tiennent fermes, quelle que soit leur adhésion politique. La capacité à émouvoir, faire bouger l’opinion publique internationale et à s’assurer une solidarité efficace et large ne résulte pas d’une stratégie de relations publiques, mais d’un véritable combat sur le terrain pour se lever contre la machine colonialiste oppressive.

Dans tous les cas où une détention administrative israélienne sur ordre militaire – ou tout autre mesure d’urgence telle que l’interdiction de voyager ou d’entrer dans les territoires occupés par Israël en 1967 – a été contestée devant les tribunaux, la Cour suprême israélienne a, systématiquement, soutenu la politique de l’armée, des services de sécurité et des renseignements.

Ce qu’il se passe au tribunal, c’est que le juge demande au Palestinien qui l’a saisi contre l’ordre, qu’il soit un citoyen israélien ou pas, d’autoriser les juges israéliens à avoir une « preuve secrète », une preuve dont les victimes et leurs avocats ne sont pas autorisés à avoir connaissance. Si la victime est d’accord, les juges prennent leur décision sur la base de cette « preuve secrète » et, invariablement, ils suivent les conclusions des agences de sécurité, présentées normalement au nom du ministre concerné ou de la direction militaire.

Si la victime refuse de croire en l’honnêteté ou la crédibilité de l’État occupant, la contestation devant la justice est close, les juges déboutent la victime et lui imputent la charge de son échec.

Des idées dangereuses

Durant la campagne d’Adnan, un certain nombre de dirigeants politiques palestiniens, de militants des droits de l’homme et d’organes de presse ont utilisé l’argument que si Israël avait une preuve quelconque contre Adnan, il lui fallait le traduire devant un tribunal ordinaire. D’autres ont suggéré que la réussite de sa campagne devait en inspirer une autre contre l’usage des ordres de détention administrative en général.

Ce sont là des idées dangereuses, particulièrement quand elles émanent de personnes importantes et influentes. Israël est un État occupant et une entité colonialiste. Même le droit international protège les victimes d’une occupation et interdit qu’elles soient transférées dans des prisons à l’intérieur des frontières de l’État occupant. Par conséquent, que ce soit la détention administrative ou une prison « ordinaire » de l’occupation, c’est tout autant illégal.

Par ailleurs, que signifie cette prétendue « preuve » ici ? La preuve d’une résistance à l’occupation ? Mais résister à une occupation est légitime : ce sont l’occupation et la colonisation israéliennes, elles et leurs tribunaux, qui sont illégitimes. Les milliers de prisonniers palestiniens et arabes dans les geôles israéliennes auraient-ils été condamnés légitimement ? Ils ont tous été jugés sur la base d’une « preuve » qui est principalement secrète et que ni eux ni leurs avocats n’ont été autorisés à connaître.

Et il y a un autre facteur. Des études universitaires israéliennes ont établi sans équivoque l’ampleur d’une discrimination scandaleuse dans les condamnations infligées par les juges en matière pénale. Ces condamnations prononcées contre les citoyens palestiniens d’Israël sont bien plus sévères que pour les condamnés israéliens juifs. Alors qu’a-t-on à attendre lorsque le juge qui représente l’État occupant se prononce sur une accusation de résistance à l’encontre des victimes de cette occupation ?

Notre combat

La véritable préoccupation pour le peuple sous occupation n’est pas de savoir si la détention de leurs fils ou de leurs filles relève d’un ordre administratif israélien ou d’un ordre de tribunal militaire ou civil. L’oppression, la répression et le pillage sont identiques, quel que soit l’outil que l’occupation utilise. La bataille d’Adnan est un combat contre le projet colonialiste dans son ensemble et pas seulement contre l’un de ses outils.

Mais quand des dirigeants palestiniens et des militants des droits de l’homme déclarent que la prochaine étape consiste à intensifier la campagne contre les ordres de détention administrative, cela montre une faiblesse et une vision erronée.

La bataille contre les lois d’urgence israéliennes est une bataille qui regarde les Israéliens, pas le peuple palestinien. La bataille pour les Palestiniens, et pour toutes celles et ceux dans le monde qui s’opposent à l’occupation et au colonialisme, est contre l’occupation et l’État occupant, et pour la libération nationale, pour le rétablissement de la patrie et le retour de ses habitants aujourd’hui réfugiés et exilés.

Le cas d’Adnan prouve que la victoire sur le projet colonialiste n’est pas une mission impossible. Elle est possible. Et il a renoué avec l’espoir, il a renforcé cet espoir que le peuple palestinien est capable de dynamiser son libre-arbitre, sa volonté pour la victoire.

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Khadar Adnan

La bataille de Kadhar Adnan :

-  Mon mari, Khadar Adnan, met en lumière le mépris d’Israël envers les droits de l’homme – 22 février 2012
-  Un appel de Khader Adnan : faire du 17 avril une journée d’action internationale en faveur des prisonniers – 21 février 2012
-  Khader Adnan devrait être libéré le 17 avril, mais il n’y a pas confirmation qu’il ait cessé sa grève de la faim – 21 février 2012
-  Sauver la vie de Khader Adnan, c’est sauver nos âmes – 21 février 2012
-  Khader Adnan : le Bobby Sand de Cisjordanie – 20 février 2012
-  Mourir de faim pour être libre – 18 février 2012
-  La santé de Khader Adnan s’est gravement détériorée – 17 février 2012
-  Khader Adnan : ultime appel devant la Cour suprême israélienne – 16 février 2012
-  Il faut sauver le prisonnier Sheikh Khader Adnan, en grève de la faim depuis le 17 décembre – 15 février 2012
-  Israël condamne Khader Adnan à mort – 13 février 2012
-  Sauvons Khader Adnan, en grève de la faim depuis le 17 décembre – 10 février 2012

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Ameer Makhoul

Ameer Makhoul est un dirigeant de la société civile palestinienne et prisonnier politique enfermé à la prison de Gilboa.

Du même auteur :

-  La vague récente de protestations en Israël – 7 octobre 2011
-  Réflexions sur l’avenir des mouvements de solidarité – 31 août 2011
-  Les révolutions arabes nous donnent de la force – 25 juin 2011
-  Une année passée en prison mais notre aspiration à la Liberté reste aussi vivante que jamais – 29 mai 2011
-  Palestine occupée : la terre reconnaît al-Araqib et connaît son peuple… – 25 février 2011
-  Les Palestiniens d’Israël sont prêts à occuper l’avant-scène – 20 novembre 2010
-  « La solidarité a une saveur différente à l’intérieur de la prison » – 3 octobre 2010
-  Um al-Fahem résiste, Um al-Fahem restera palestinienne – 25 mars 2009
-  Appel au boycott de la compagnie aérienne israélienne “El Al” – 19 septembre 2007

 

22 mars 2012 – Cet article est co-publié par UFree et traduit de l’arabe en anglais. UFree
Traduction de l’anglais : Info-Palestine.net – JPP

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